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Homélie des obsèques du Père Peter (19 mai 2018)

Père Henri

Obsèques du P. Peter de la Trinité (Peter Van Schaick)
Montpellier, le 19 mai 2018

Lectures : Rm 8, 14-17 ; Ps 30 ; Jn 17, 1-3.24-26

« Père, l’heure est venue… »
Notre frère Peter est parti vers le Père des miséricordes dans la nuit du 13 au 14 mai. L’heure de la rencontre avait sonné. De la rencontre avec ce Père vers lequel il s’était si souvent tourné dans la confiance et l’abandon, ce Père dont il avait si souvent manifesté le Nom aux hommes et aux femmes venus frapper à sa porte.
J’ai souvenir qu’il disait qu’au Carmel, pour parler de Dieu, on parlait de soi, de ce que Dieu avait fait dans notre vie. C’est pourquoi les saints du Carmel écrivaient, pour la plupart, une autobiographie. Nous n’allons pas faire ce matin la biographie du P. Peter, mais il me semble que, tout en priant pour lui, nous pouvons nous demander qu’est-ce que le Seigneur nous a dit à travers lui. Quel est le visage de Dieu qui s’est reflété dans son âme (sans doute imparfaitement) ?
Je crois que ce visage, c’est justement celui du « Père des miséricordes » selon une expression chère à saint Jean de la Croix.

1. En vieillissant, c’est souvent la mémoire ancienne qui remonte. Fr Peter m’avait raconté volontiers, il y a quelques semaines, la genèse de sa vocation : comment il avait accompagné sa mère encore jeune dans la maladie ; comment il avait apaisé ses angoisses devant la perspective du jugement de Dieu pour lui dévoiler ce mystère de Bonté et de Miséricorde. Il avait mesuré là combien il était important d’accompagner les mourants, de les préparer à la rencontre d’un Dieu Père, en écartant de leurs pensées toutes les fausses images de Dieu. Après cela, il se mit à prier plus intensément, à aller à la messe chaque jour pour se rendre disponible à Dieu, jusqu’à ce que le prieur du couvent des carmes de Bruxelles vienne poser sa main sur son épaule pour l’inviter à aller plus loin. Ainsi, le terreau de sa vocation avait consisté à révéler le visage du Père à une âme enfermée dans la peur et la culpabilité. Tout un programme ! La spiritualité du P. Peter était très simple, très dépouillée (il faudrait faire parler ici la foule immense des personnes qui ont bénéficié de son accompagnement !). Elle consistait en un mouvement d’abandon confiant qu’il exprimait par un geste caractéristique : les mains ouvertes, vides, les paumes tournées vers le Ciel, auxquelles s’associait le mouvement de la tête et des yeux. « Père, en tes mains, je remets mon esprit ». « Nous crions vers le Père en l’appelant : « Abba ! ».

2. « La vie éternelle, c’est de te connaître toi, le seul Dieu, le vrai Dieu, et de connaître celui que tu as envoyé Jésus Christ ». Le Dieu Père que connaissait fr Peter et vers lequel il tendait par le chemin de l’abandon confiant, c’était bien le Dieu de Jésus Christ. C’est le Seigneur Jésus qui lui révélait le Père, ce Jésus qui était le grand compagnon de son existence, « le Seigneur » comme il l’appelait. A travers notre fr Peter, on devinait Jésus comme un homme libre et sans complaisance, à la parole vigoureuse, tranchante, ne craignant pas les puissants, défenseur des plus petits. C’était vraiment un Seigneur vivant, se tenant auprès de tout homme, toujours encourageant mais aussi toujours exigeant. On savait que quand on allait voir le P. Peter, il fallait s’attendre plutôt à du piment qu’à du miel, mais c’est justement pour cela qu’on venait à lui, pour entendre des vérités qui libèrent. Et c’était salutaire : il fallait sortir des faux-semblants, briser les idoles, pour trouver le Dieu qui fait vivre. Son Jésus n’était pas un « béni oui-oui », mais bien l’homme libre par excellence, celui qui ne recherche pas la gloire qui vient des hommes, mais seulement celle qui vient du Dieu unique. Et justement à cause de cette liberté, ce Seigneur peut se présenter à tout homme comme un Sauveur qui libère, celui qui est le véritable témoin du Père, celui qui restaure tout homme, toute femme, dans sa dignité d’enfant de Dieu. Pour le P. Peter, aucune situation n’était jamais désespérée, aucune personne bonne à rien, car toujours le Seigneur ouvrait un chemin devant nous. Il y avait toujours place pour une invincible espérance.

3. « L’Esprit que vous avez reçu ne fait pas de vous des esclaves, des gens qui ont encore peur ; c’est un Esprit qui fait de vous des fils ; poussés par cet Esprit, nous crions vers le Père ». Cet élan d’abandon vers le Père, cette liberté prophétique à l’exemple du Seigneur Jésus, c’est dans l’Esprit Saint qu’on les trouve. Fr Peter parlait souvent de l’Esprit qui l’habitait. J’ai souvenir qu’une fois, nous parlions de l’accompagnement spirituel. (Beaucoup de personnes venaient le voir, nombre de communautés le sollicitaient. Ces jours-ci, j’ai reçu quantité de messages de Carmels, de communautés reconnaissant tout ce qu’ils avaient reçu de lui). Nous parlions donc d’accompagnement et je l’interrogeais pour recueillir un peu de son expérience. Et il me répondait : « Je ne sais pas, c’est l’Esprit qui me souffle ; ça monte de là ». Il me disait cela en désignant son ventre et faisant des deux mains le geste expressif d’une poussée vers le haut. Oui, l’Esprit Saint est passé à travers lui comme un souffle pour consoler les pauvres, pour éclairer ceux qui cherchaient la lumière de la vérité. Combien, ici et ailleurs, peuvent en témoigner ? Se faisant la voix de l’Esprit, il invitait continuellement à s’en remettre au Père, à appeler le Père. Mais cet Esprit ne s’est pas contenté de « passer à travers » lui, il l’a travaillé en profondeur, pour le rendre plus doux, plus humble, plus souple, plus abandonné. S’il savait consoler, encourager, c’est parce qu’il était lui-même familier des ténèbres intérieures, de l’obscurité de la nuit. Ces dernières années, les épreuves de santé ne lui ont pas été épargnées. Il s’est offert à toutes ces diminutions, voyant se réduire peu à peu sa capacité d’action. Il savait que sa vie ne tenait qu’à un fil. Mais il savait aussi que cette fragilité ultime le conduisait au total abandon : ‘Père, en tes mains, je remets mon esprit’.

Ainsi s’est achevée la vie terrestre de notre frère Peter de la Trinité, dans la solitude de la cellule qu’il occupait depuis plus de quarante ans. Fr Peter abandonné entre les mains du Père, frère de Jésus, animé par son Esprit. Fr Peter n’était pas un ange mais un homme, avec ses grandeurs et ses misères. Un homme que Dieu n’a cessé d’attirer, de poursuivre, de préparer pour l’entraîner dans une vie plus grande, plus pleine, celle de l’Eternité bienheureuse.
En retraçant brièvement cette existence, en feuilletant les albums photos qu’il tenait année après année, je ne peux que vous faire part de ma crainte sacrée devant le poids d’une vie d’homme. Oui, il n’y a que Dieu, le Dieu-Trinité, qui soit à la hauteur de la destinée d’un homme. Dieu seul est à la mesure de l’homme. C’est pourquoi, aujourd’hui, dans la célébration eucharistique, nous rendons à Dieu notre frère Peter, nous le remettons au Père par le Fils dans l’Esprit.
Et nous faisons pour lui cette prière de l’âme enamourée de Jean de la Croix qu’il a tant de fois commentée : « Seigneur Dieu, mon bien-aimé, si le souvenir de mes péchés t’empêche encore de m’accorder la grâce que je sollicite, accomplis ta volonté, car c’est là ce que je préfère. Et cependant, j’ose t’en supplier, donne lieu à ta bonté, à ta miséricorde de resplendir dans le pardon que tu m’accorderas ». (Ce dernier § n’a pas été lu à l’oral).